Japon – Tombés au pays du Soleil Levant

Article rédigé par le LCL Nicolas Pierson, Attaché de défense adjoint à l’Ambassade de France au Japon

Après des années de tensions et de troubles, la situation bascule à Pékin, dans la chaleur de ce début d’été 1900, lorsque les troupes impériales chinoises de l’impératrice douairière Cixi rejoignent les cohortes armées des Boxers[1] révoltés venues expulser les étrangers de Chine. Le 20 juin 1900, le baron von Ketteler, diplomate allemand, est assassiné, les légations étrangères sont assiégées, la résistance des Occidentaux s’organise : le célèbre épisode dit des « 55 jours de Pékin » commence. Afin de sauver leurs ressortissants pris au piège et de maintenir la pression sur le gouvernement impérial chinois, huit nations[2] s’allient et dépêchent, le 4 août 1900, un corps expéditionnaire de 20.000 hommes, sous le commandement du général britannique, Sir Alfred Gaselee. La colonne progresse, affrontant les forces chinoises à Bei Cang (le 5 août), Yang Cun (le 6 août) et Tongzhou (le 12 août), pour finalement libérer le quartier des légations de Pékin, le 14 août 1900.

Dès le mois de juillet 1900, la France expédie environ 400 marins et 2.500 soldats de l’infanterie et de l’artillerie de marine, basées au Tonkin et en Cochinchine. Du 11 au 13 juillet, par des températures avoisinant les 39 degrés, le détachement français, tout juste débarqué, participe à la prise de la ville fortifiée de Tianjin, consolidant la tête de pont et ouvrant la voie vers la capitale chinoise. 35 soldats français sont tués et 152 sont blessés dans de violents combats. Environ 120 soldats et marins Français, blessés ou tombés malades, sont alors embarqués à bord du navire-hôpital Halmaï-Maru pour être évacués au Japon, à Hiroshima, afin d’y être soignés. Membre de cette alliance de circonstance et proche de la Chine, le Japon avait accepté de servir de base arrière à l’expédition.

Sept soldats français décèdent malheureusement des suites de leurs blessures, entre le mois d’août et le mois de septembre 1900. Ils sont enterrés sur place.

  • Le sergent Jean Bourgeade (1874-1900), du 9e Régiment d’Infanterie de Marine
  • Le soldat Jules Lebeau (1871-1900), du 9e Régiment d’Infanterie de Marine
  • Le sergent François Lelièvre (1870-1900), du 11e Régiment d’Infanterie de Marine
  • Le soldat François Cohendy (1870-1900), du 11e Régiment d’Infanterie de Marine
  • Le clairon Joseph Dorel (1868-1900), du 11e Régiment d’Infanterie de Marine
  • Le jeune canonnier Louis-Marie Carour (1878-1900), affecté au 1er Régiment d’Artillerie de marine
  • Le quartier-maître Corentin Postic (1869-1900), timonier à bord du « Jean Bart »

Ils reposent, côte à côte, dans le carré militaire du cimetière du parc d’Hijiyama, sur les hauteurs de la ville d’Hiroshima, face à l’océan. Sur l’obélisque qui se dresse au milieu des tombes claires est inscrit l’hommage suivant :

A LA MEMOIRE
DES SOLDATS ET MARINS
FRANÇAIS
DU CORPS EXPEDITIONRE DE CHINE
DECEDES A HIROSHIMA

EN 1900
ET EN RECONNAISSANCE
DU DEVOUEMENT AVEC LEQUEL
LES JAPONAIS
ONT SOIGNE LEURS COMPATRIOTES
LES RESIDENTS FRANÇAIS AU JAPON
ET LE “SOUVENIR FRANÇAIS”
ONT CONSACRE CE MONUMENT

Depuis plus d’un siècle, sans interruption, des citoyens bénévoles japonais, en collaboration avec le Souvenir Français, veillent sur eux et entretiennent minutieusement les lieux. Même l’explosion de la bombe atomique, le 6 août 1945, qui a détruit la ville et enlevé tant de vies, n’aura pas eu raison des pierres du cimetière et de la bonne volonté de ces âmes japonaises dévouées. Encore récemment, M. Noburu Harano, ancien professeur de Français à l’université d’Hiroshima et qui a consacré plus d’une quinzaine d’années de sa vie à retracer l’existence de ces sept disparus, partageait sa fierté en déclarant que les Japonais avaient toujours entretenu le carré français, même au plus fort de la Seconde Guerre mondiale, quand la France et le Japon étaient pourtant ennemis.

Le 19 novembre 2021, sous son impulsion et en présence du Consul général de France, du Délégué général du Souvenir Français au Japon et de l’Attaché de défense adjoint, près de l’Ambassade de France à Tokyo, se sont retrouvés au cimetière d’Hiroshima, pour rendre hommage au sacrifice de ces soldats et dévoiler une nouvelle plaque descriptive du site.

Le temps passe mais le souvenir reste : Honneur à nos morts et respect aux gardiens silencieux de leurs mémoires.


[1] surnom donné aux membres de la société secrète chinoise nationaliste, xénophobe et anti-chrétienne, dont le symbole était un poing fermé.

[2] Les empires du Japon, d’Allemagne, d’Autriche-Hongrie, de Russie, les États-Unis, la France, les royaumes d’Italie et du Royaume-Uni.

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