Eglises et tombes de la mission catholique du Tibet

Après le récit historique (première partie et seconde partie), voici un article consacré aux lieux de mémoires de la mission catholique du Tibet qui ont survécu jusqu’à nous.

Le village de Tsekou sur le bord du Mékong, au milieu se trouvait l’église des MEP brûlée en 1905

Les vallées de la Saluen, du Haut-Mékong et du Yangtsé
© Carte dessinée par Luc Richard

Non loin des sites touristiques du Yunnan, aujourd’hui incontournables, que sont devenus Lijiang, Dali et Shangri-la, subsistent dans les vallées du Haut-Mékong et de la Salouen une vingtaine d’églises, beaucoup flambantes neuves, mais heureusement quelques-unes construites par les missionnaires et encore bien préservées. Parmi celles-ci nous noterons celle de Bahang (Baihanluo 白汉罗) dans un style très chinois et très coloré côté Salouen et celle dans un style contrastant très français dans le village de Tsedzhong (Cizhong / 茨中) côté Mékong (vous verrez sur les photos plus loin qu’un petit toit chinois a tout de même été ajouté à son clocher).

L’église de Bahang dans les années 1920
L’église de Bahang dans les années 1920

Un chemin tracé par les missionnaires joint les deux églises en passant par deux cols à 4.250m et 4.050m, les missionnaires qui étaient alors en territoire assez hostile, le prenaient régulièrement pour aller se cacher quand la pression était trop forte. Il permettait aussi de désenclaver la vallée de la Salouen. Cependant il n’est pas praticable pendant les trois mois d’hiver et par exemple Liotard et Guibaut ont été bloqués trois mois à la mission de Bahang dans les années 20. Les gens du coin peuvent le faire en une longue journée de marche mais trois jours ne sont pas de trop pour nous. Deux refuges au milieu des alpages offrent des haltes agréables pour les nuits et un peu plus bas que Bahang, l’auberge de jeunesse d’Aluo qui parle un anglais parfait, lui-même catholique tibétain peut vous accueillir et organiser tous les circuits que vous souhaiterez. Vous pourrez découvrir en chemin une sainte vierge dans une petite niche à l’entrée de la forêt côté Cizhong, les gens racontent de nombreuses histoires de démons et mauvais esprits qui sévissent dans les forêts, cette sainte vierge installée bien avant 1949 permettait de les protéger pendant la traversée. Un peu plus haut et 1/2h après le premier refuge (celui de Hongxing) vous verrez et pouvez même dormir dans une petite chapelle construite par les missionnaires à 3.600m d’altitude.

Revenons maintenant à l’églises de Cizhong. Elle remplace une première église construite à quelques encablures, au village de Tsekou (Cigu / 茨古), celle-là même qui fut mise à sac et incendiée lors de la révolte de 1905 où furent assassinés les pères Dubernard et Bourdonnec, vénérés localement et dont les tombes surplombent le cimetière de Tsekou. Les paysans du coin s’y réunissent encore tous les mois pour les prier et faire la fête.

Les tombes des martyrs de Tsekou
© Thomas Goisque

L’église de Cizhong, reconstruite entre 1907 et 1911 par le père Théodore Monbeig avec les indemnités obtenues en réparation de l’assassinat des prêtres se maintient encore fièrement dans la vallée – entourée de ses vignes. Vignes plantées par les missionnaires dont un clos planté d’un cépage unique le Rose Honey apporté par les missionnaires est désormais site historique protégé par le gouvernement. Après avoir été transformée en entrepôt, étable, salle de réunion et école, elle a été rendue au culte en 1982 et sert fidèlement les habitants du village – dont les trois quarts sont encore catholiques, soit environ 1.300 personnes – et ceux des alentours.

L’église catholique de Tsedzhong vers 1930, photos envoyées à sa famille par le père Ouvrard
L’église catholique de Tsedzhong de nos jours
© Thomas Goisque

À côté de l’église trône toujours fièrement la tombe du père Ouvrard qu’une de ses petites nièces est venue visiter en 2018, moment très émouvant quand nous avons visionné avec les vieux des villages alentours les photos que son grand-oncle avait envoyées à la famille. Ces tombes et églises des marches du Tibet qui leur ont survécu sont peut-être la preuve que leur mission, aussi difficile soit-elle, n’était pas impossible. La graine qu’ils ont si douloureusement semée, semblable à ce grain de sénevé des Évangiles, n’a-t-elle pas finalement poussé ?

Jeux dans la cour de l’église de Tsedzhong dans les années 1930

Quant à la bibliothèque du père Goré qui est resté 30 ans à Tsedzhong avant d’être expulsé en 1952, elle est aujourd’hui consultable à la bibliothèque municipale de la ville la plus proche, Dêqên autrefois appelée Atunze (Deqin / 德钦).

Constantin de Slizewicz avec Zhoma, la bibliothécaire de Deqin
© Thomas Goisque

Constantin de Slizewicz et Bertrand Cristau

  • Constantin vit au Yunnan depuis dix-sept ans, après une vie de photo-reporter pour la presse française et chinoise, il s’installe en 2005 en bordure du lac Lugu où il passe deux ans pour gérer une maison d’hôtes et écrire Les Peuples oubliés du Tibet (Perrin, 2007 – Toison d’or du livre d’Aventure et d’Exploration 2007). En 2008, il publie Les Canonnières du Yang Tsé Kiang (Imprimerie Nationale) et en 2010, Ivre de Chine (Perrin). Depuis 2010 il habite à Shangri-la et dirige la Mission Liotard.
  • Bertrand vit à Shanghai depuis dix-sept ans aussi et travaille en Chine depuis quarante ans. Il a repris le domaine produisant le vin Xiaoling à Tsekou et y va maintenant tous les deux mois.