L’épopée de la mission catholique du Tibet (2ème partie)

Retrouvons dans cette deuxième partie le récit de l’extraordinaire aventure de la mission catholique du Tibet. Nous étions en 1865 et les missionnaires venaient d’être chassés du Tibet… (Lien vers la première partie)

Sur le parvis de l’église de Zhongde, les pères Goré, Bonnemin, André entourant le doyen de la Saluen, le Père Genestier

CROIX SUR LES MARCHES TIBETAINES

Après cette expulsion violente et la mort infortunée du père Durant, l’affaire prend une ampleur diplomatique. Le ministre des Affaires étrangères de France, demande par courrier au supérieur des MEP, de ne plus envoyer de missionnaires au Tibet. Il se déclare en effet dans l’impossibilité de les protéger. Aux yeux de la diplomatie française, « cette Mission est une œuvre commencée avec plus de courage que de prudence et de réflexion. » Pékin fulmine. Pour éviter que l’histoire ne prenne des proportions démesurées, l’ambassadeur de France, ordonne l’expulsion des missionnaires. Le Tibet est véritablement devenu impénétrable, et Mgr. Chauveau, le nouvel évêque de Kangding fixe un autre objectif aux missionnaires. Sans pour autant renoncer à l’évangélisation des Tibétains, voici la stratégie qu’il confie à ces hommes à longues barbes :

« Il y a aux frontières du Tibet de vastes territoires compris entre le 27ème et 34ème parallèle de latitude nord et le 18ème et le 102ème parallèle de longitude est, qui sont de populations tibétaines et de religion lamaïque. Ces régions sont rattachées aux provinces du Sichuan et du Yunnan. Grands comme l’Angleterre et l’Ecosse réunies, ils sont, comme tout le Tibet, couverts de montagnes aux proportions démesurées, et sillonnés par les cours supérieurs des plus grands fleuves d’Asie. On les appelle les « marches tibétaines ». Je vous ordonne de ne pas chercher à vous établir sur le territoire tibétain proprement dit, mais de vous fixer aussi solidement que possible dans les régions des marches. »

Sagement, les missionnaires obéissent aux ordres ; avec leurs catéchumènes, ils se replient. Chinoises géographiquement, elles sont pourtant culturellement sous influence tibétaine. Les missionnaires restent plongés dans le même univers, un pays coloré de lamaseries fourbes, de brigands épiques et de seigneurs superstitieux… Les voisins sont en majorité des tribus dangereuses et quasi inconnues. Des Tibétains, bien sûr ! Mais aussi des peuplades d’origines tibéto-birmanes tel les Lissou, minorité rebelle, alcoolique et esclavagiste, occupant montagnes et vallons de la Saluen, dans les vallées et les petits centres, des Naxi, peuple de commerçants et animistes et, en bordure avec la Birmanie et le Tibet, aux confins de la Saluen, des Loutse au cœur brave, totalement exploités par les autres ethnies qui les prennent en tenaille.

Durant un siècle, les pères se trouvèrent en première ligne, sur une frontière qui a toujours été mal définie, donc forcément contestée par les armes. Son tracé varia selon les périodes, les régimes, les invasions. Ici, des histoires de brigands, de rébellions, de guerres tribales, les missionnaires en avaient à revendre. Durant ces querelles, les missions marquèrent des points, en perdant des vies, mais gagnant des âmes.

Les marches tibétaines aujourd’hui : Le Yangtsé n’est encore que le « fleuve aux sables d’or » (Jinsha Jiang) © Thomas Goisque

En 1865, sur la partie des marches yunnanaises, il n’existe que deux missions ; une à Yerkalo et l’autre à Tsekou. Ces deux réduits sont composés de chrétiens que les pères ont réussi à sauver durant leur retraite forcée. Malgré ce repli en territoire non Tibétain, les missions sont attaquées de nombreuses fois. Les lamas qui ont chassé du Tibet les missionnaires catholiques se préparent déjà à les éloigner de la frontière.

« Sept ans plus tard tandis que le père Brieux se faisait massacrer, son confrère Giraudeau était lui aussi en pleine action, à soutenir un siège en règle, en compagnie d’un autre prêtre, le père Soulié, qui s’en tira lui, mais qui devait être moins chanceux vingt ans plus tard. » En 1873, la seconde ligne des postes missionnaires est détruite. Ce n’est qu’après l’intervention des forces impériales que les missionnaires peuvent retrouver leurs missions. En 1877, elles comptent environ cinq cents chrétiens. En 1884, plus en sûreté, mais éloignés du Tibet, sont créés les postes de Xiao Weixi et de Weixi.

La cause principale du comportement farouche des lamaseries vis-à-vis des missions est plus politique que religieuse. Les missionnaires, que Lhassa associe à l’impérialisme anglais sur les royaumes himalayens, deviennent des cibles privilégiées. « Lorsque les Anglais chassent du Sikkim les troupes tibétaines, en représailles, les autorités de Lhassa donnent ordre aux lamas de la frontière de se débarrasser des missionnaires. En 1887, une deuxième fois les postes de la frontière sont renversés. À cette époque, les missionnaires chrétiens devinrent aux yeux des Tibétains des diables indésirables. À certains endroits, la peur qu’ils éprouvèrent d’eux devint presque pathologique. Cette même année, ils attaquèrent les missions françaises de la frontière sino-tibétaine. Détruisant entièrement les bâtiments, massacrant les convertis et forçant les prêtres à un nouvel exil. Le zèle évangélique des missionnaires ne fut nullement refroidi par un épisode de ce genre, qui coûta la vie à certains d’entre eux. »

Ces jacqueries, révoltes et persécutions sont alors presque une routine dans la vie d’un missionnaire du Tibet. En 1896, le prince d’Orléans en témoigne dans son récit : « Malgré les difficultés qu’ils rencontrent, les tracas qu’ils subissent, les persécutions dont ils sont souvent l’objet, les pères échelonnés le long du Mékong comme des sentinelles attendent toujours avec la même énergie, la même patience, la même foi qu’il leur soit permis d’entrer au Tibet et de travailler à le conquérir dans la religion chrétienne… Quel qu’il soit, le voyageur doit saluer avec respect ces soldats d’une idée, dont la vie est faite de désintéressement, d’abnégation et de persévérance. »

La paix retrouvée, le père Génestier fait une exploration vers la Saluen. À Bahang Lu, les habitants lui cèdent à bas prix un terrain. Il restera dans cette vallée trente-huit années. En fondant sa mission, il pacifie la vallée et rattache ce territoire à l’empire chinois. Pour lui montrer dans quelle estime il le tient, le vice-roi du Yunnan lui donne le titre de mandarin. En 1902, sur le Mékong, le père Dubernard installe une seconde mission à Batong ; à Xiao Weixi le père Tintet achève la construction de la chapelle. Tout va pour le mieux jusqu’en 1904. C’est alors que les Anglais, avec plus de deux mille hommes, entrent en force au Tibet et s’emparent de Lhassa. La Chine, devant le succès britannique, renforce ses positions dans le Tibet oriental, et ce aux dépens des roitelets tibétains et des monastères qui n’entendent pourtant pas se laisser faire. L’anarchie s’installe, le climat s’envenime et les lamas, qui ne peuvent lutter contre les armes modernes anglaises et chinoises, se vengent sur les plus faibles, c’est-à-dire les missionnaires et les convertis. Ainsi, les missionnaires font encore les frais de l’instabilité politique du Tibet : d’après Guibaut, « C’est d’abord le père Mussot, qui est fustigé et fusillé près de Batang. Puis le père Soulié – qui avait été assiégé autrefois avec Giraudeau – est massacré par la populace après quelques jours de captivité. À Yerkalo, plusieurs chrétiens sont tués et les tombes de la mission sont profanées ; le crâne d’un père Courroux devait être restitué plus tard par un enfant, après avoir pas mal roulé, au sens strict du terme. Le père Bourdonnec est criblé de flèches par les Lissou, puis achevé à coup de sabre. Un vieil homme de soixante-cinq ans, le père Dubernard, est décapité par un bourreau inexpérimenté qui s’y reprend à trois fois. » Zhao Erfeng, un Chinois délégué de l’empereur met fin au soulèvement. Il fait tomber les têtes avec un cynisme, une fierté cruelle et une frénésie dignes de Cromwell. Le soulèvement de 1905 se termine donc dans un égorgement général à la lumière de l’incendie. 

De 1906 à 1911 le séminaire des MEP envoie dix prêtres en renfort pour soutenir les missions du Tibet. À partir de cette époque et jusqu’en 1952, les missions catholiques vivent dans une paix toute relative avec les lamaseries et autres églises locales, mise à part l’infréquentable mission de Yerkalo, qui jusqu’au départ des missionnaires subit des persécutions passagères. Les missions prospèrent, s’entourent de couvents, d’hospices, d’écoles où l’on enseigne le programme scolaire officiel chinois. Dans le Tibet yunnanais, si la paix règne, la famine et les épidémies déciment souvent les populations. Comme en Europe, 1919 est une année terrible : la peste, puis le typhus, font leur apparition ; des villages entiers sont atteints et de nombreux pères succombent. À ces difficultés, s’ajoutent une topographie et un climat impitoyable. À partir de 1931, l’œuvre apostolique des MEP est soutenue par des pères suisses de la communauté du Grand-Saint-Bernard. Ces rudes gaillards, spécialistes du ski, de l’escalade et du secours en montagne ne sont pas dépaysés en découvrant ces régions. Dès 1933, le Père André de Bahang Lu, avec l’aide des pères suisses, construit sur le col du Sila, à plus de quatre mille mètres d’altitude, des routes et des ponts afin de favoriser les échanges humains entre les vallées du Mékong et de la Saluen. « Prouver aux Tibétains que la ligne droite n’est pas toujours le plus court chemin d’un point à un autre », écrit le père Goré.Puis débute la construction d’un hospice sur le col du Latsa, afin d’accueillir les caravanes en transit entre les deux vallées. Les travaux sont ralentis par des conflits, des grèves puis par une rupture de contrat. Malgré ces vents contraires, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, les missions récoltent enfin les fruits de tant d’années d’apostolat. Les premiers prêtres tibétains sont ordonnés, les élèves sont nombreux dans les écoles, les ordres venus de Lhassa sont respectés, la Longue Marche et les luttes internes en Chine n’ont pas fait trop de dégâts… On compte presque cinq mille convertis dans la totalité des missions des Marches tibétaines.

Le père André pesait un bon quintal. Cela ne l’empêcha pas de tracer des centaines de kilomètres de pistes muletières

Cette Mission du Tibet était, selon la formule de père Dubernard une « Mission impossible ». Que peut bien faire une poignée de pères face à un gigantesque monastère habité par une nation de moines ? Le père Goré reste plus optimiste : « Dans l’état actuel, le peuple est à la lamaserie ce que l’agneau est au loup qui le dévore. Qu’on lui accorde enfin la liberté religieuse sacrée entre toutes, et le peuple tibétain, naturellement religieux, se convertira au christianisme. Et les lamaseries ? Mais les lamaseries sont loin d’être unies dans la haine du christianisme, pas plus qu’elles ne sont unies dans une foi et une doctrine communes. Bon nombre d’entre elles, les rouges surtout, vivent en bonne intelligence avec la Mission, et quelques-uns de leurs membres ont même brisé leur écuelle pour devenir chrétien. Quant aux lamaseries turbulentes, un mot de l’autorité suffirait pour les maintenir dans l’ordre. Au cours des invasions et des troubles de ces vingt-cinq ans, les ordres venus de Lhassa ont été respectés, les missionnaires et leurs chrétiens n’ont pas été spécialement inquiétés. »

Cette note est à peine écrite que l’indésirable mission de Yerkalo compte deux nouveaux martyrs, le père Nussbaum et, en 1949, le père Tornay, tués à coup de fusil et de sabre. Gagné par le même réalisme que Monseigneur Pérocheau, le père Tornay écrit peu avant sa mort : « Au pays des mille dieux, il n’y a pas de place pour la religion catholique. Gagnée par le scepticisme ou la haine, elle ne peut, comme le lamaïsme, revendiquer des origines asiatiques. »

L’élans de la propagation de la foi catholique au Tibet est coupés net par les communistes. Avec la proclamation de la république populaire en octobre 1949, les missionnaires croient un moment que cette « Chine nouvelle » apportera plus de stabilité, d’ordre et de paix dans le pays. Mais en 1951, Pékin donne l’ordre à tous les missionnaires étrangers de quitter la Chine. Les populations chrétiennes, mais aussi non chrétiennes, font tout ce qui est en leur pouvoir pour convaincre les soldats de Mao et les commissaires politiques : « Nos missionnaires n’ont aucun lien avec les gouvernements occidentaux et ne sont, en aucune façon, leurs agents ou leurs espions. Regardez, c’est eux qui ont construit nos ponts, nos routes, nos écoles et nos hôpitaux… » En vain… Les derniers missionnaires à quitter les marches tibétaines sont le père André, Monsieur Robert Chappelet et le père Emery. Les pères suisses et français rejoignent Hong Kong dans des conditions précaires. Entre 1951 et 1952, plus de cinquante-cinq milles prêtres et religieuses étrangers vivent ce même exode, et quittent à jamais la Chine.

Monsieur Chappelet, Suisse, lors d’un passage sur un pont en tyrolienne

En regardant fumer les restes de l’église Yerkalo, le père Goré s’interrogeait : « Je me demande avec anxiété si nos postes avancés de la frontière sino-tibétaine deviendront la plate-forme d’où s’élanceront les missionnaires de demain à l’évangélisation de l’Asie Centrale, ou bien si, quelques tertres écroulés témoigneront seuls, dans cinquante ans, que le message évangélique a été porté aux extrémités de la Chine, aux portes du Tibet ! »

Constantin de Slizewicz

Constantin vit au Yunnan depuis dix-sept ans, après une vie de photo-reporter pour la presse française et chinoise, il s’installe en 2005 en bordure du lac Lugu où il passe deux ans pour gérer une maison d’hôtes et écrire Les Peuples oubliés du Tibet (Perrin, 2007 – Toison d’or du livre d’Aventure et d’Exploration 2007). En 2008, il publie Les Canonnières du Yang Tsé Kiang (Imprimerie Nationale) et en 2010, Ivre de Chine (Perrin). Depuis 2010 il habite à Shangri-la et dirige la Mission Liotard.