Le Révérend Père Jacquinot: le Bon Samaritain de Nantao

“Il aura fallu plus de 70 ans avant que les bienfaits de John Rabe ne soient reconnus et que l’hommage qu’il mérite ne lui soit rendu”, commentait le metteur en scène Florian Gallenberger, à la sortie en avril 2009, de son film dédié au citoyen allemand John Rabe, qui en décembre 1937 sauva la vie à des milliers de civils chinois pris au piège par l’armée japonaise à Nankin. Combien d’années faudra t-il encore pour que les actes héroïques d’un frère jésuite français installé à Shanghai en pleine guerre sino- japonaise soient reconnus et portés à l’ écran ?

Ces mentions sont d’ailleurs les seules à perpétuer la mémoire de Père Jacquinot. Alors qu’à Nankin, l’ancienne maison de John Rabe, située dans le campus de l’Université de Nankin a été transformé en Musée ; à Shanghai ou ailleurs, pas un nom de rue, pas une stèle, pas même une sépulture ne marque la contribution du dévoué frère jésuite. Décédé à Berlin en Décembre 1946, dans une Europe en plein chaos, sa disparition est passée complètement inaperçue.

Tout est une question de circonstance… John Rabe a été associé à “l’Holocauste Chinois” et son action humanitaire en faveur de la population chinoise a été d’autant plus retentissante qu’il était citoyen allemand, inscrit de surcroit, au parti nazi.

Le succès du livre « Le massacre de Nankin», rédigé par Iris Chang qui s’est inspirée du journal de John Rabe, a contribué à la notoriété de ce dernier.

En revanche, au moment où Jacquinot retourne en France en Juin 1940, la Chine devient Communiste et rejette en bloc et sans distinction tout ce qui fait référence aux étrangers, et en particulier aux religieux.

C’est ainsi que plus personne ne fait allusion ni ne se souvient de celui qui, grâce à son acharnement, son savoir-faire, son esprit d’initiative, contribua à sauver la vie de milliers de gens, non seulement à Shanghai mais également dans toutes les villes de Chine (Wuhan, Canton, Hong Kong, etc.), où des zones de sécurité du type de celle de Jacquinot mit en place à Shanghai furent reproduites.

Jacquinot est pourtant un personnage haut en couleur.
Grand, costaud, le beret basque résolument enfoncé sur la tête, il dominait en toute circonstance, ne serait-ce que par sa taille, la situation.

Amputé d’un bras à la suite d’une expérience malheureuse pendant laquelle il avait voulu faire fabriquer aux élèves d’une classe de chimie, des feux d’artifice, son apparence n’en n’était que plus spectaculaire. Versatile, il fut tour à tour professeur d’Anglais, de littérature et de science à l’Université Aurore, tout en servant pendant vingt ans en tant que vicaire à l’Eglise du Sacré Cœur de Hongkou. Polyglotte, il conversait aussi bien en Français qu’en latin, en anglais qu’en mandarin et en japonais.

On estime à 500.000, le nombre de vies sauvées grâce à l’initiative et à la dévotion de ce prêtre aristocratique, animé de sentiments humanitaires.

Ces talents linguistiques, associés à un sens inné de la diplomatie et des relations publiques, lui permirent de servir de médiateur entre les autorités chinoises de Shanghai d’une part (en la personne du maire de la ville Yu Hongjun), l’armée japonaise et les représentants des concessions internationales d’autre part, et d’obtenir un accord prévoyant qu’un quartier de la ville chinoise, Nanshi, où vivaient 200.000 habitants environ, soit soustrait aux opérations de guerre.

La zone, dite de sécurité, accueillit entre 250.000 et 360.000 réfugiés, dont le ravitaillement et la sécurité furent assurés pendant trois ans par le comité international mis en place et présidé par le jésuite manchot.

Le comité international instauré par John Rabe à Nankin quelques semaines plus tard, s’inspire largement de celui mis sur pied à Shanghai par Père Jacquinot. Ce dernier servit d’ailleurs à plusieurs reprises d’intermédiaire entre Rabe et les autorités japonaises.

Le 27 Novembre 1937, alors que les troupes japonaises s’approchent de la ville, c’est Jacquinot qui avertit Rabe du refus de l’armée japonaise d’instaurer une zone neutre en tant que telle à Nankin. Les Japonais en revanche, acceptent de respecter une zone démilitarisée. Le 3 décembre 1937, les membres du Comité international de Nankin sollicitent à nouveau Père Jacquinot et l’informent qu’ils avertiront les autorités chinoises et japonaises aussitôt que la zone démilitarisée de Nankin sera opérationnelle.

De son côté, à Shanghai, Père Jacquinot se dépense sans compter pour assurer la gestion et la sécurité de la zone qu’il surnomme « mon village », et dont il est responsable depuis son ouverture le 9 Novembre 1937.

Volontiers iconoclaste, la légende dit qu’au moment de recevoir l’extrème onction, il aurait répondu qu’il l’avait déjà reçue quatre fois et que par conséquent, il préférait un verre de champagne…

« Le Journal de Shanghai » de l’époque fait quotidiennement référence « aux efforts infatigables » de Jacquinot et de son comité. La zone est délimitée au sud par la rue Fang Bang et au nord par l’ancien mur d’enceinte de la ville, tandis qu’à l’est et l’ouest, s’étend la Concession française. Un tiers de la vieille ville est transformé en un gigantesque camp de réfugiés, afin d’offrir une zone de sécurité à la population civile fuyant les zones de combats et interdite d’entrée dans les concessions.

Pour son fonctionnement quotidien, le père Jacquinot s’appuie sur quelques bénévoles autorisés par l’armée japonaise et applique des règles de discipline rigoureuses à l’intérieur du camp. La zone ayant été débarrassée de tout établissement militaire, la sécurité est assurée par la police Chinoise. Elle comprend des hopitaux, des dispensaires, des refectoires, des ateliers de toutes sortes, dont Père Jacquinot, qui se lève chaque jour à 4h30, fait la revue chaque matin.

Le 14 novembre, dans un entretien accordé au quotidien « Le Journal de Shanghai », Jacquinot confie son souci de pouvoir nourrir et loger une population de réfugiés toujours plus nombreuse à l’approche de l’hiver. Les articles décrivent la « calme autorité » avec laquelle il dirige, administre, ordonne, selon son motto : « miséricorde sans limite ».

Il se révèlera également excellent gestionnaire, obtenant des fonds, y compris de la part des autorités japonaises, pour financer l’approvisionnement de la zone en médicaments, nourriture et autres objets de première nécessité ; organisant des œuvres caritatives tels que ce concert en faveur de la zone en avril 1938.

Programme du concert organisé par le Père Jacquinot en avril 1938,
au profit de la zone de sécurité
(photo de Véronique Saunier, Shanghai Biblioteca)

L’existence de la zone est fréquemment remise en question, notamment lorsque des attentats y ont lieu, tel que celui du 17 décembre 1937, au cours duquel une sentinelle japonaise est blessée par balle au poignet, provocant l’occupation de la zone par l’armée nipponne. Père Jacquinot, qui a renvoyé la police dans la Concession française reste discuter avec le représentant de l’armée Japonaise, le Colonel Oka Yoshiro, qui menace de remettre en question le statut définitif de la zone. Père Jacquinot résiste et insiste sur son engagement à continuer son œuvre de bienfaisance aussi longtemps qu’elle sera nécessaire et utile.

Elle se poursuivra jusqu’en 1940, date à laquelle les autorités japonaises soucieuses de s’allier les bons sentiments de la population chinoise, commencera à rapatrier les réfugiés et aider à leur réinsertion. Félicité par le Président et par Madame Chiang Kai-Shek, qu’il a rencontrés en personne, reçu par le président Franklin Roosevelt, décoré de la Médaille de l’Ordre de Jade décernée par le gouvernement chinois, et de la Croix de la Légion d’honneur par le gouvernement français, les efforts du Père Jacquinot ont été, en leur temps, reconnus et récompensés. Dommage qu’ils aient depuis, été oubliés.

Commentaires de la Convention (IV) de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre, 12 août 1949.

(1) On a cité, comme exemples de tels lieux de refuge, la «zone Jacquinot», créée à Shanghai en 1937, et la neutralisation, par le CICR, d’un grand hôtel à Jérusalem, en 1948. On trouvera dans le ‘ Commentaire IV ‘ (pp. 131-133) l’historique des zones de refuge que l’on a pu créer en quelques occasions, avec un succès relatif;

L’aperçu historique précédant le commentaire de l’article 14 est également valable ici, les zones neutralisées n’étant qu’une variante de ce qu’on a désigné de manière générale comme lieux de refuge (1).

Rappelons seulement que le présent article est le fruit de certaines réalisations pratiques : on se souviendra en effet que lors de la guerre civile espagnole, en 1936, une zone neutralisée fut créée, par l’entremise du Comité international de la Croix-Rouge, dans un quartier de Madrid ; que durant le conflit de Palestine, en 1948, deux, et même, à un certain moment, trois zones neutralisées, dirigées et administrées entièrement par le Comité international de la Croix-Rouge, purent être constituées à Jérusalem ; et qu’au cours du conflit sino-japonais, en 1937, une zone neutralisée, dite zone Jacquinot en hommage à son organisateur, fut établie à Shanghaï (2).

Ces expériences, surtout celles de Jérusalem, incitèrent la Conférence diplomatique à adopter le présent article, qui reproduit, sans modifications importantes, un projet du Comité international de la Croix-Rouge.

Peu d’ouvrage ont été consacrés au Père Jacquinot, et aucun n’a été porté à l’écran, même pas sous la forme de documentaires. Paradoxalement, le seul livre qui lui soit consacré a été rédigé par l’historienne américaine Marcia R. Ristaino. Intitulé « The Jacquinot Safe Zone », ce livre révèle la personnalité et les qualités du Père Jacquinot et explique en détails les circonstances qui l’ont mené à instaurer la zone de protection civile qui porte son nom.

Ristaino enquêtait sur la diaspora juive à Shanghai lorsque le nom du Père Robert Jacquinot de Besange lui apparut pour la première fois. Intriguée et séduite par ce personnage attachant, généreux et haut en couleur, elle a poursuivi ses recherches qui ont abouti à la publication, en 2008, de son livre consacré à Père Jacquinot.

Sources :
Marcia R. Ristaino, « The Jacquinot Safe Zone », Stanford University Press; Feng Yi, « Élites locales et solidarités régionales. L’aide aux réfugiés à Shanghai (1937-1940) » ; Bob Tadashi Wakabayashi, “The Nanking atrocity 1937- 1938 : complicating the picture” ; Le Journal de Shanghai, Novembre et Décembre 1937.

Véronique Saunier

Journaliste
Résidente de Shanghai