Français libre de Shanghai : Roger Piérard

Le “Courrier de Chine” de l’après-guerre publiait une rubrique « CEUX QUI SONT PARTIS… » en référence aux Français de Shanghai et autres nationalités qui ont quitté la Chine pour rejoindre la France Libre et dont les éditeurs entreprirent de relater l’histoire. Nous vous proposons la lecture de cet article repris in extenso et trouvé aux archives de la Bibliothèque Municipale de Zikawei à Shanghai.

Roger Piérard

Parmi ceux qui sont partis de Shanghai pour échapper à l’occupation japonaise, il en est qui n’arrivèrent pas. S’ils n’ont pu, comme les autres volontaires, montrer sur les champs de bataille ce qu’ils auraient pu faire, ils n’en ont pas moins souffert pour une cause qu’ils estimaient la seule juste. L’un d’entre eux vient de rentrer à Shanghai après une longue captivité de trois ans et demi. C’est M. Roger Piérard, collaborateur de l’Agence française indépendante, service d’information du général de Gaulle à Shanghai.

En avril 1942, avec un groupe de journalistes alliés, il tente de traverser les lignes japonaises pour se rendre à Tchongking. Son guide chinois est pris et torturé jusqu’au moment où il avoue et ceux qui croyaient s’évader sont pris. Pendant deux ans et demi, dans Bridge House, puis dans la prison de Ward Road, ils expieront le crime d’avoir voulu se libérer du joug. Nous avons demande à M. Piérard, qui est maintenant le représentant à Shanghai de France Presse, de faire un bref récit de ses aventures pour les lecteurs du Courrier de Chine :

Avril 1942 ! La guerre du Pacifique bat son plein. Les Japonais sont victorieux partout. Wake, Hongkong, Singapour, les Indes néerlandaises et les Philippines sont entre leurs mains. A Shanghai, la Gestapo japonaise travaille à plein rendement. Depuis le 8 décembre 1941, il ne se passe pas un jour où l’on n’apprenne l’arrestation d’étrangers appartenant à toutes les classes de la société. Les plus visés sont les journalistes, les fonctionnaires des Douanes chinoises et les employés des grandes maisons de commerce anglaises et américaines.

Copiant les méthodes allemandes, les Japonais effectuent les arrestations entre trois et cinq heures du matin et, depuis quelques semaines, il est un nom qui est dans l’esprit de tout ceux qui se sentent visés, un nom que personne ne prononce sans ressentir une certaine appréhension : « Bridge House ». Bridge House est le quartier général de la gendarmerie japonaise. Quelques-uns en sont sortis après un court séjour, vieillis de dix ans en deux ou trois semaines. Ils refusent de parler de leur expérience même à leurs amis les plus intimes et les plus sûrs. Que se passe-t-il donc à Bridge House et dans sa succursale, le 93 Jessfield Road ?

Un soir quatre camions, pleins de soldats japonais entrent en trombe dans la cour du 93 Jessfield Road. De la voiture de tête on fait descendre à coups de bottes onze prisonniers qui viennent d’être capturés dans la campagne chinoise alors qu’ils essayent de gagner la Chine libre. Il y a parmi eux quatre soldats américains qui s’étaient évadés du camp de prisonniers de guerre de Woosung, les sept autres sont tous des journalistes à l’exception d’un jeune français qui voulait s’engager dans l’armée du général de Gaulle.

Les prisonniers, qui ont les mains liées derrière le dos et ramenées entre les omoplates par la corde qui passe autour du cou, descendent tant bien que mal du camion. Sur un ordre de l’officier commandant le détachement, ils s’alignent et sont prévenus en mauvais anglais qu’à la moindre désobéissance ils seront immédiatement fusillés.

Les prisonniers restent debout, immobiles, chacun gardé à vue par un gendarme qui se tient derrière sa proie et qui, pour rompre la monotonie de l’attente, s’amuse à donner des secousses a la corde avec laquelle il le tient en laisse. Chaque secousse resserre un peu les liens et rend la respiration laborieuse.

Après deux heures de ce petit jeu, un officier de la gendarmerie commence l’interrogatoire d’identification de ses nouvelles prises : Skepper (Anglais), Waller (Anglais), Corinne Bernfeld (Anglaise), tout les trois de la station de T.S.F. anglaise de propagande, Jacques Lebas (Français) étudiant, Kittay (Polonais) du service de la propagande polonaise, Furnes (Américain) instituteur, Roger Piérard (Belge) de l’Agence Française Indépendante, viennent ensuite les soldats américains. Après cet interrogatoire préliminaire, les civils sont jetés dans une cellule située dans le sous-sol, une cellule de cinq mètre sur trois et dont le seul ameublement consiste en un trou dans un coin qui sert de lavabo. Il n’y a pas d’égout et le trop-plein s’écoule comme il peut sous le plancher depuis des semaines. Je laisse à l’imagination du lecteur le soin de se rendre compte de l’atmosphère qui règne dans notre nouveau domicile.

Vers une heure du matin, premier interrogatoire sur mes activités passées. Menottes aux poings, je suis amené devant un officier de gendarmerie qui, sans autre préambule, se met à m’injurier et à me menacer des pires tortures si mes réponses ne lui conviennent pas. Après quelques minutes, n’obtenant pas satisfaction, il me fait attacher aux pouces des fils reliés à une dynamo et donne l’ordre à un subordonné de tourner la manette. Les chocs électriques qui en résultent me font me tordre comme une anguille écorchée vive sans que je puisse contrôler mes réflexes. Cette plaisanterie se prolonge pendant une heure et demi environ après quoi le gendarme, fatigué du spectacle, me renvoie en cellule, me promettant des attentions plus raffinées pour le lendemain si je persiste dans mon mutisme.

Complètement vidé par ce traitement d’électrothérapie je n’ai que des bribes de sommeil, étant à tout instant réveillé en sursaut par le bruit sourd de corps que l’on jette sur le sol et les gémissements des prisonniers chinois que les Japonais rouent de coups dans les cellules voisines de la notre. Le lendemain, nous faisons connaissance avec le menu : deux fois un coolie déguenillé, sale et dont les mains ont toujours ignore l’existence du savon, apparaît escorté d’un soldat.

Sous l’œil vigilant de ce dernier, il plonge la main dans un seau plein d’une pâte noirâtre et donne à chacun de nous une poignée de cette bouillie de riz. Ensuite il nous donne une tasse d’eau que nous devons partager entre sept personnes. Dans la soirée, nous sommes extraits de notre cellule et transportés à Bridge House. Là, je suis séparé de mes compagnons et incarcéré dans une cellule où se trouvent déjà une trentaine de prisonniers chinois et étrangers.

Cette cellule, une cage de bois de six mètres de long sur trois mètres cinquante de large, sera ma résidence pendant les trois mois qui vont suivre. La nourriture est la même qu’à Jessfield Road mais un peu plus abondante : nous recevons trois poignées de riz par jours au lieu de deux. Les poux et les punaises règnent en maîtres dans la cellule. L’odeur de pourriture et de mort qui saisit à la gorge dès que l’on pénètre dans la prison, ne contribue pas à nous faire envisager l’avenir sous des couleurs moins sombres. Pendant la journée, les prisonniers doivent se tenir agenouillés sur le plancher en rang d’oignons. Défense absolue de parler, de bouger. La moindre contravention à ces règles entraîne immédiatement une volée de coups de plat de baïonnette par les gardes. A neuf heures du soir, quelques loques
pleines de vermine sont distribuées et, tant bien que mal, nous nous allongeons sur le sol. Nous sommes tellement serrés qu’un prisonnier ne peut se retourner sans que tous les autres fassent de même.

A toute heure du jour ou de la nuit on ramène des prisonniers de l’interrogatoire. Sauf de rares exceptions, ils sont tous torturés, souvent jusqu’à deux doigts de la mort. Dans ce dernier cas les Japonais leur laissent quelques jours de répit, puis recommencent « la question » et ainsi jusqu’au jour ou le prisonnier avoue tout ce que l’on veut ou bien rend l’âme.

Le fait que je n’ai pas été trop malmené m’a permis d’observer l’esprit de « boushido » dans toute sa splendeur, non seulement au 93, Jessfield Road et à Bridge House, mais encore, après mon passage en Conseil de Guerre dans la prison de Ward Road, dans le camp de représailles d’Haiphong Road et enfin à Feng-tai près de Pékin où je fus libéré le 19 août 1945. Au début de juillet 1945 les japonais décidèrent d’envoyer au Japon trois  cents prisonniers politiques de Shanghai. Les prisonniers arrivèrent jusqu’à Feng-tai, où ils attendirent de continuer le voyage. Vers le quinze août, un garde formosan répandit le bruit que le Japon avait capitulé. Personne n’osait le croire. Ce n’est que le 17 août, lorsque nous avons vu un avion de bombardement américain survoler le camp en rase-motte et que nous avons vu des parachutistes américains descendre sur le terrain d’aviation voisin sans que les Japonais fassent quoi que ce soit pour s’y opposer, ce n’est qu’alors que nous avons compris, que nous avons eu la certitude qu’enfin la guerre était finie.

 

Source : Le Courrier de Chine du 4 octobre 1945.