Mémoire de lecture : Les canonnières françaises du Yang-Tsé (5)

Un retrait inéluctable (1931-1941), d’après Hervé Barbier

En 1927, Chang Kai-Shek installe le gouvernement nationaliste à Nankin, et s’impose comme le nouveau maître de la Chine. Les communistes, ses anciens « alliés » installés au Guangxi et au Guangdong sont pourchassés. Ce gouvernement de Nankin affermit sa position sur le plan international et remet en cause les « traités inégaux ». L’activité des canonnières sur le fleuve se trouve alors réduite dans des missions de routine.

Depuis 1919 déjà, à l’occasion du Congrès de Versailles, les diplomates chinois énoncent des mesures propres à abolir le système des traités inégaux : suppression de l’extra-territorialité, restitution des Concessions, retrait des troupes étrangères établies en Chine, et autonomie douanière. En 1922, à la conférence de Washington, les Grandes Puissances finissent par admettre la légitimité de ces revendications.

Le combat incessant des autorités chinoises contre les traités inégaux concrétise un premier succès en 1928 avec l’obtention de l’indépendance douanière. La reconnaissance de cette autonomie n’est qu’une première étape, le 28 décembre 1929, la Chine déclare abolis les droits d’extra-territorialité mais les Puissances récusent une dénonciation unilatérale des traités. Cette situation va créer de nombreux incidents entre la police chinoise et la marine française.

Dans ce « bras de fer », la Grande-Bretagne s’est montrée la plus conciliante. Elle adopte une politique de « laisser-faire » en Chine. Les Américains soutiennent financièrement le gouvernement de Nankin, et se servent du nationalisme chinois comme moyen de pénétration commerciale et comme contrepoids à la puissance japonaise en Extrême-Orient. La France quant à elle ne fait aucune concession. Les Japonais ont adopté une autre politique, en septembre 1931, ils envahissent la Mandchourie. En 1932, cette province devient le Manzhouguo, protectorat de fait du Japon avec à sa tête le dernier empereur de Chine, Puyi, qui a abdiqué en 1912. En janvier 1932, un corps expéditionnaire japonais débarque à Shanghai. Le 1er février la flotte nippone bombarde Nankin. C’est l’escalade, et en 1933, les japonais franchissent la Grande Muraille. Tous les éléments d’un conflit entre le japon et la Chine sont réunis.

Devant l’évolution du contexte politique chinois, la France doit adapter sa politique concernant sa présence en Chine. Bien que confrontés à des menaces intérieures, les communistes, et extérieures, les Japonais, les Chinois ajoutent une nouvelle revendication : l’abandon du droit de navigation à l’intérieur de la Chine. Cette dernière touche directement les canonnières et pose le problème de leur présence sur le Yang-Tsé à un moment où leur activité est réduite. L’hiver, le Doudart de Lagrée assure la permanence sur le Haut-Fleuve tandis que le Balny et le Francis Garnier patrouillent sur le Bas et Moyen-Fleuve. Quant au La Grandière, il sert de poste de surveillance et de communication à Yichang.

La principale menace pour les canonnières françaises réside dans la présence des bandes communistes qui maraudent sur les rives du fleuve, et attaquent tout ce qui peut représenter l’impérialisme occidental.

En 1931 pourtant, face au vieillissement du Doudart de Lagrée et du Balny, la décision est prise de construire une nouvelle canonnière. La mise en chantier du Jouffroy d’Abbans serait confié pour la première fois à une entreprise chinoise de Shanghai, la Jiousin Docks, mais en 1933, les travaux n’ont toujours pas débuté. La mission dévolue aux canonnières françaises sur le Yang-Tsé est déterminée par la politique générale de la France en Chine, et pas seulement par des considérations navales et militaires. En 1934,la France ne dispose sur le Yang-Tsé que de canonnières essoufflées ou inadaptées et en infériorité numérique par rapport aux autres flottilles. Cette situation reste inchangée jusqu’en juillet 1937.

En décembre 1936, Chang Kai-Shek accepte de mauvaise grâce de faire la paix avec les communistes, et la guerre civile laisse la place à un front uni contre le Japon. Le conflit sino-japonais éclate dans la nuit du 7 au 8 juillet 1937 lorsque les troupes nippones attaques les forces chinoises au pont Marco-Polo, à 15km de Pékin. Ces hostilités prennent de cours les Puissances étrangères au moment où la sécurité des résidents étrangers, et la protection des concessions sont plus que jamais d’actualité. L’aviation japonaise entreprend un bombardement systématique de Nankin, Hankou et Changsha. La fermeture du Yang-Tsé entraine le quasi arrêt de la navigation et l’immobilisation des navires de guerre étrangers présents sur le Bas-Fleuve. Le gouvernement chinois précise que cette fermeture ne constitue qu’une simple mesure de défense.

Le déclenchement des hostilités sur le Bas-Fleuve rend difficile la position des canonnières françaises du Yang-Tsé. Les trois canonnières sont désormais coupées les unes des autres. Seul le Doudart de Lagrée conserve des relations par mer avec l’extérieur tandis que la flottille du Yang-Tsé se voit amputée du La Grandière désarmé à Shanghai en août 1937. Au
même moment, les Japonais adressent une première note de protestation aux autorités françaises contre le passage à travers le Tonkin de matériel militaire et de produits utiles à l’effort de guerre chinois.

Pendant trois mois, les forces chinoises ayant en charge la défense de Shanghai tiennent bon avant de lâcher prise. Les troupes japonaises vont alors occuper la ville sans toutefois pénétrer dans les Concessions française et internationale. En novembre, le Doudart de Lagrée participe à la défense de la Concession française de Shanghai pendant la bataille qui oppose les Chinois et les Japonais aux lisières sud de la Concession. Le 1er décembre Nankin tombe à son tour et l’avance japonaise coupe le Yang-Tsé en deux, isolant le Haut-Fleuve de l’aval. Dorénavant, l’activité des canonnières sur le Bas et Moyen-Fleuve se trouve entièrement livrée au bon vouloir des Japonais.

Le Francis Garnier

Le 7 février 1938, le Doudart de Lagrée appareille de Shanghai vers l’amont en vue de relever le Francis Garnier à Hankou mais devant Nankin, les japonais le contraigne à faire demi-tour et de rentrer à Shanghai où il séjournera jusqu’au printemps 1939.

A Hankou, la question de la défense de la Concession se pose. Elle est assurée par la présence du Francis Garnier et de l’aviso colonial Amiral Charner. La position française devient intenable lorsque les Japonais signalent une recrudescence des abus du pavillon français par des bateaux chinois qui espèrent ainsi échapper aux attaques adverses. Le Consul général du Japon informe les autorités françaises que les forces navales japonaises n’endosseraient en aucun cas la responsabilité d’incidents mêlant des navires français.

Le 21 octobre 1938, les japonais prennent possession de Canton, la sauvegarde de Hankou s’avère dès lors moins vitale. Après la prise de la ville, la marine impériale insiste sur la nécessité de déplacer les navires neutres mouillés devant Hankou. Ils mettent en place par exemple une ceinture de sampans tout autour du Francis Garnier pour bloquer son ravitaillement. Après de nombreuses négociations, et tenant compte du fait que les navires de guerre étrangers sont bloqués sur le Yang-Tsé depuis plus d’un an, les Japonais envisagent la possibilité d’autoriser la relève de ceux-ci mais à plusieurs conditions : la navigation des bâtiments se fera à leurs risques et périls et les navires stationnés entre Wuhu et Yuezhou seront seulement autorisés à descendre le fleuve… De même, les bateaux destinés à les remplacer ne devront pas excéder le nombre des unités à relever. Si la situation est bloquée dans la partie du fleuve contrôlée par les Japonais, elle le devient sur le Haut-Fleuve où les chinois formulent eux aussi des règlementations.

En septembre 1939, les Japonais exigent le désarmement des canonnières à la suite du déclenchement de la guerre en Europe. Les occidentaux refusent, et des discussions s’engagent. Un compromis intervient. Désormais, l’accès des bâtiments de guerre belligérants dans le Yang-Tsé et sur le Huangpu reste interdit mais les Japonais autorisent les navires déjà présents sur le fleuve à y rester sous la réserve que leurs mouvements soient soumis à l’autorisation des autorités japonaises. La Flottille du Yang-Tsé n’existe plus que de nom.

En 1939, la décision de désarmer le Doudart de Lagrée est notifiée. Elle s’effectue en deux étapes pour permettre le rapatriement des hommes ayant terminé leur campagne, et pour effectuer la répartition de l’équipage sur d’autres bâtiments de mer. Le bâtiment est alors gardienné aux Jiousin Docks en janvier 1940.

Depuis 1937, le Balny est bloqué sur le Haut-Fleuve, et le contact n’est maintenu que par le chemin de fer Hanoï-Yunnanfou. Il sera finalement désarmé, et mis en gardiennage à Chongqing, cannibalisé avant d’être cédé aux Chinois en janvier 1945.

Après le retrait du Balny, il ne reste plus que le Francis Garnier en station à Shanghai avec des effectifs réduits. Le 17 septembre 1940, il appareille pour Haiphong à la remorque du Valeureux.

Le 22 octobre 1941, la Flottille du Yang-Tsé devenue entretemps le Groupe des canonnières fluviales est dissout faute d’unités encore présentes en Chine ce qui achève quatre décennies de présence du pavillon français sur le Yang-Tsé. De l’Olry au Francis Garnier, un peu moins de 4000 marins se sont succédés au sein de la Flottille du Yang-Tsé. D’années en années s’est développé un décalage de perception de la situation entre les autorités de Paris et celles en Chine qui doivent faire face à la réalité. Jamais les moyens mis à la disposition de le Flottille du Yang-Tsé n’ont été en adéquation avec les objectifs définis par les gouvernements français successifs. Pourtant malgré cet handicap, les canonnières françaises ont rempli leurs missions du mieux qu’elles pouvaient.

Longtemps géographes, souvent diplomates mais avant tout militaires, les officiers et les équipages des canonnières présentent un bilan positif : la sécurité des résidents français et des missionnaires a été assurée dans la mesure du possible, les faibles intérêts commerciaux protègés, les Concessions défendues et un travail hydrographique sans précédent et unique a été réalisé et a permis une meilleure navigation sur le Yang-Tsé.

Par Michel Nivelle, Souvenir Français de Chine.