Mémoire de lecture : Un banquier au Yunnan dans les années 1930, Guy Lacam

“In Memoriam Simone Lacam Larroque morte d’un pou chinois à l’âge de trente-quatre ans”

Pour bien apprécier l’histoire de ce banquier « aventureux » comme il se qualifie lui-même, il est intéressant de remettre ce témoignage dans le contexte de l’époque. D’après Hubert Bonin, professeur d’Histoire a l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux, « Missionnaires, militaires, explorateurs, négociants ou marins, nombre de Français ont fréquenté l’empire du milieu au début du 20e siècle, mais il ne faut pas oublier que les banquiers malgré leur discrétion naturelle ont eux aussi établi des têtes de pont en Chine, et contribué au développement des relations humaines et économiques entre la France et la Chine. » Des lors, les questions que l’ont peut se poser sont : ont-ils seulement transféré leur capital d’expérience parisien sur les places marchandes asiatiques, ou ont-ils construit un savoir-faire original, enrichi des spécificités extrême-orientales ? Il convient aussi d’apprécier la compétitivité des maisons françaises face a leurs rivaux britanniques, allemands, japonais et américains, et leur talent a faire évoluer leurs activités pour s’insérer dans des niches ou dans certains courants d’affaires. Enfin ce déploiement en Chine s’est-il avéré rentable, efficace, animé par une logique d’entreprise, la consolidation d’une stratégie commerciale, et l’alimentation de profits ?

Etre banquier sur des places lointaines relève souvent d’un état d’esprit quelque peu « missionnaire » tant les conditions de vie y sont tout de même relativement difficiles. Ce qui pèse surtout en premier, est l’éloignement vis-àvis de la mère-patrie et du cœur décisionnel de la maison mère. Malgré la concentration des étrangers dans des concessions nationales, malgré des liens de sociabilité certainement très forts pour compenser cet éloignement et cet isolement, il faut se rendre compte qu’être cadre dans de telles entités bancaires « exotiques » reste une aventure. L’expatriation est alors une réalité forte, à cause des relations par paquebot avec l’Europe : le courrier, les hommes mettent longtemps à circuler. Quels que soient leur rang et leur statut au sein de la Banque de l’Indochine notamment, ces banquiers sont encore des « aventuriers ». On peut croire néanmoins que ces expatriés en Asie ont peu à peu échafaudé une microsociété au sein de laquelle ils ont pu faire évoluer leur carrière, partager leur capital d’expérience, et acquérir des soutiens techniques. Cela dit le déploiement de cette communauté bancaire reflète à l’époque l’expansion des entreprises françaises en Asie du Sud-est.

La seule banque dotée d’une stratégie asiatique est pendant longtemps le Comptoir d’Escompte de Paris qui déploie des agences en accompagnant le négoce dans ses mouvements de lettres de change et de demandes de crédit. C’est donc lui qui est le symbole des banquiers pionniers en Chine. Il a fallu attendre la création de la Banque d’Indochine en 1875 pour qu’une véritable spécialiste de l’Asie soit mise en place au sein de la communauté bancaire française. Le Comptoir d’Escompte de Paris lui transmet d’ailleurs son fonds de commerce en Indochine. En fait, le conseil d’administration de la Banque de l’Indochine rechigne à gaspiller ses fonds pour prospecter le marché chinois qu’il juge hasardeux, peu rentable et surtout fortement concurrentiel puisque les intérêts britanniques y dominent.

Plus tard, la Banque de l’Indochine fédère aussi en Asie les intérêts de l’ensemble de la communauté bancaire française, surtout quand le Crédit Lyonnais et la Société Générale rejoignent son capital au début du 19e siècle. Elle sera très présente à Hong Kong, et à Shanghai, deux pivots de sa participation aux flux de devises et de métal précieux : beaucoup d’argent-métal (piastres argent ou lingots) est encaissé, ce qui sert de levier aux prêts. Grâce aux liquidités fournies par le siège de la Banque de l’Indochine à Saïgon ou accumulées au fil des ans, une masse de l’activité de crédit réside dans le financement du commerce de gros chinois lui-même, directement ou par les banques autochtones, surtout des avances sur marchandises : opium, cotonnades, soies filées, etc. Les banquiers ont pour clients de petites banques locales qui leur empruntent de quoi assurer le paiement des livraisons effectuées par les marchands de l’intérieur : cocons de soie, tissus, porcelaines, ainsi que le thé. Ces banques leur remettent des billets à ordre, par le biais des intermédiaires chinois qui travaillent pour eux, les fameux « compradores ». Ceux-ci sont seuls à même de jauger la qualité des risques constitués par les banquiers et marchands autochtones au sein de cet empire du commerce gigantesque : rémunérés par des commissions sur affaires, ils en garantissent souvent la bonne fin et, en tout cas, ils constituent, par leur réseaux et leur réputation, des outils déterminants de l’économie bancaire en Chine, pays ou les garanties bancaires classiques sont rares.

Il faut donc une bonne dose d’expérience pour gérer non seulement les circuits de devises et de traites à l’échelle internationale, mais aussi ces relations avec le monde marchand chinois : cela explique que le nombre de ces responsables accomplissent une large partie de leur carrière en Asie, puisque leur capital savoir-faire est irremplaçable. La vie quotidienne des banquiers est ainsi remplie de la gestion des flux de traites commerciales, des opérations de change, avec surtout : livre britannique, argent-métal, monnaie chinoise (tael-argent).

Dans les années 30, la Banque de l’Indochine traduit la prospérité du déploiement du savoir-faire bancaire français outre-mer. C’est une part de l’identité du capitalisme français que cette maison représente, et qui dispose de têtes de pont robustes sur le pourtour chinois par le biais de la « pénétrante » du Yunnan, ou par le biais surtout des deux places de Hong Kong et Shanghai.

Le livre du banquier Guy Lacam est un témoignage de la découverte d’une cité chinoise, Yunnan-Fou, et d’un région, le Yunnan alors gouvernée par le seigneur de la guerre, le général Long-Yune qui sera l’un de ses principaux interlocuteurs. Tout commence avec le chemin de fer qui relie Haiphong à Yunnan-Fou, extraordinaire exploit technique, cher payé, qui emporte auteur et lecteur au cœur d’un monde qui appartient à un autre temps. Un des passages du livre est, à mon avis, tout à fait édifiant quant à la façon dont les affaires se traitaient à l’époque, et comment le banquier intervenait. Il s’agit d’une vente d’armes de la manufacture Herstal St. Etienne au général LongYune. On parle de l’achat de mortiers Brandt et de mitrailleuses lourdes de 15 mm. Ce n’est qu’après trois ou quatre négociations que le contrat fût conclu. L’auteur, banquier se souvient d’avoir signé, hors contrat, une lettre de commission de cinq millions de francs en faveur du général contractant, et en outre le bénéficiaire recevait une limousine de marque Citroën. La banque intervenait à titre de garante. Elle garantissait aux Yunnanais la livraison des armes commandées aux dates prévues par le contrat et aux vendeurs les paiements, étalés sur quatre ans aux échéances stipulées. Néanmoins cette derniére garantie imposait à la banque beaucoup de prudence car le général LongYune avait démonétisé sa monnaie, émise sous forme de billets de banque, deux fois au cours des cinq dernières années. Mais les délais impartis aux porteurs pour échanger leurs coupures démonétisées contre de nouveaux billets se situaient entre quarante-cinq et soixante jours. Nombreux étaient les porteurs d’anciens billets, qui se voyaient forclos, et les réserves monétaires du général Long-Yune s’accroissaient à chaque opération d’une manière considérable.

L’agence rapatriait à Hanoï les recettes de la Compagnie du Chemin de Fer réalisées sur le territoire Yunnanais. De plus, huit cent tonnes d’opium passaient chaque année en contrebande. Les contrebandiers demandaient à être payés en piastres métalliques qu’ils échangeaient à l’agence en monnaie locale pour refaire leur trésorerie. Pour se procurer des billets Yunnanais, la banque faisait des opérations spéculatives sur les marchés de Shanghai et de Hong Kong. Pour cette négociation, il fallait établir la composition de la garantie avant de signer la lettre de caution. Des palabres interminables se déroulérent entre l’auteur et l’un des généraux commis dans l’achat pour arriver à un accord car le montant de la commande d’arme représentait une somme considérable. Guy Lacam dit à ce sujet « Il convient de savoir faire preuve de patience, d’une patience qui donne l’idée de l’infini. ». A noter que l’or ne circulait pas en Chine dont le système monétaire était fondé sur un monométallisme « argent ». Finalement, les acheteurs proposèrent de déposer à la banque vingt tonnes de lingots d’argent pour un montant convenable couvrant une partie de la garantie à condition que soient également acceptés pour le reste des billets neufs. A cet effet, l’agence demanda en Indochine à la Maison Fichet de construire au milieu de la pelouse derrière l’agence, une chambre forte en béton armé munie d’une fermeture à combinaison ad hoc. Les Chinois ayant omis de fournir des caisses scellées, l’agence ne considéra pas cet argent comme une garantie mais comme un dépôt à vue d’un quelconque client, et elle acheta sur le marché tous les effets de commerce qu’elle pouvait raflée à des cours imbattables. Les bénéfices de l’agence représentérent grosso-modo 25% des exportations de la province. Conséquences directes : la monnaie Yunnanaise se déprécia de plus de 50% en un mois tandis que les prix flambaient.

Autre épisode plutôt rocambolesque qu’il raconte est relatif à la sollicitation secrète du Consul français de Tchoung-King pour faire évader des griffes de sa belle famille, une jeune française originaire de Lyon qui avait épousé un Chinois poursuivant des études dans cette ville. La belle famille chinoise refusant de la recevoir comme la première femme, et même comme la femme troisième, elle va être traitée en esclave pendant deux ans. Grâce à l’auteur, et à son épouse, son évasion par avion est organisée, et réussie.

Guy Lacam a bien sûr vécu sur place, la montée du communisme en Chine, et il dit très franchement ce qu’il pense de l’épisode de la « Longue Marche ». En substance pour lui la « Longue Marche » n’a jamais existé en tant que mouvement militaire préconçu. Le coup de main tenté par Mao-Tse-Toung sur Yunnan-Fou conduit à trois conclusions qui permettent de rejeter l’authenticité de la « Longue Marche ». La premiere, c’est que le mouvement de reflux vers l’ouest commença bien avant 1934. La deuxième, c’est que Mao n’avait pas encore de stratégie bien définie. Il lui fallait trouver un réduit pour regrouper ses partisans. La troisième, c’est qu’il se présenta devant YunnanFou avec quelques milliers d’hommes seulement. Si son armée en avait compté vingt-cinq mille, il aurait eu le temps de prendre la ville, et de s’y retrancher. Mao Tse-Toung n’aurait pas été ce qu’il fût s’il n’avait compris que pour réaliser ses desseins il devait se forger une image de marque, et pour s’imposer aux côteries qui s’agitaient autour de lui, il devait prendre la stature d’un homme providentiel à la fois organisateur de la victoire, et Grand Timonier, sage et prophète. Il se plaçait ainsi au-dessus du peuple, appelé à revêtir le bleu de chauffe, et jouirait d’un prestige hors pair, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Chine. D’où le Petit Livre Rouge, et le récit épique de la « Longue Marche ».

Il faut aussi rendre hommage à l’auteur qui, né en 1904, a écrit ce témoignage alors qu’il devait avoir plus de quatre-vingt ans. Il a longtemps travaillé au service de la Banque d’Indochine, à Yunnan-Fou mais aussi dans le cadre de missions économiques dans le Pacifique, et en Indochine. Son livre nous convie à réfléchir sur la façon dont nous comprenons les relations avec un pays pour lequel la France n’est plus désormais qu’un maillon faible dans la chaîne de ses interlocuteurs.

Michel Nivelle