Le Père Yves Raguin (1912-1998) et le Grand Dictionnaire Ricci

Né en novembre 1912 à Sainte Catherine de Fierbois (Touraine) dans une famille de six garçons, Yves Raguin entre au noviciat de la Compagnie de Jésus  en 1930 et est ordonné prêtre douze ans plus tard à Lyon en 1942. De 1942 à 1946, il étudie le chinois à l’Ecole nationale des langues orientales. En 1946, il s’embarque sur le « Liberty Ship » pour les Etats-Unis et prépare un doctorat en études chinoises à Harvard. Mais, face à l’avance des armées communistes vers le sud de la Chine, il abandonne son doctorat et se hâte d’atteindre Shanghai avant la chute de la ville dans les soubresauts de la guerre civile.

Il y arrive le 30 avril 1949. Bloqué dans la ville assiégée, il révise une traduction en chinois du Petit Larousse. Celle-ci paraît quelques années plus tard. Du printemps 1951 à l’été 1953, Il révise les traductions en chinois de plusieurs livres de Daniel Rops ainsi qu’une nouvelle traduction des Evangiles à partir du texte grec.

Expulsé de chine continentale (où il ne revint jamais) en août 1953, il rejoint Taïwan où il est nommé Directeur du dictionnaire polyglotte dont une équipe d’une vingtaine de personnes est chargée de préparer la rédaction. En 1959, il est envoyé au Vietnam pour y enseigner l’histoire chinoise et la pensée bouddhiste à l’université de Saïgon et à l’université catholique de Dalat. Il y restera jusqu’en 1964 et profitera de ce temps pour s’initier à la philosophie indienne et aux profondeurs de la pensée bouddhiste. Les années suivantes, basé à Taïwan, il se partagera entre de multiples destinations (Vietnam, Philippines, San Francisco, Beyrouth, Paris) toujours enseignant (en chinois, anglais et français), dirigeant et publiant.

Il se rend compte que le grand dictionnaire polyglotte ne trouvera jamais les fonds nécessaires à sa publication et a alors l’idée de diviser en trois étapes distinctes le lancement du projet : d’abord un petit dictionnaire chinois-français, puis un moyen et enfin un grand.

Avec le père Jean Lefeuvre, il fonde en 1964 l’Institut Ricci de Taïpei, qui lui fournit un cadre institutionnel pour travailler patiemment tant sur le Grand Dictionnaire Ricci que sur les traditions spirituelles chinoises. Il en restera le directeur jusqu’en 1996. le « Petit dictionnaire Ricci » voit le jour en 1976. Depuis, ce dictionnaire largement diffusé, est devenu un ouvrage de référence. En 1987, avec le Père Claude Larre, fondateur de l’Institut Ricci de Paris, Mademoiselle Elisabeth Rochat de la Vallée et Monsieur Michel Deverge, il fonde l’Association Ricci du Grand Dictionnaire Français de la Langue Chinoise afin de mener à bien les deux étapes suivantes du projet.

En 1993, il contribue à la fondation de l’Association Internationale Ricci dont le but est de coordonner les travaux en sinologie des Pères jésuites et d’autres sinologues. En 1974, il est l’un des initiateurs des Colloques Internationaux de Sinologie, dont il demeure l’un des principaux animateurs. Un hommage spécial lui a été rendu, lors du Colloque de 1995, au centre culturel Les Fontaines, à Chantilly. En 1999, un dictionnaire « moyen » de 3.500 pages, 4.000 caractères et 23.000 expressions sort chez Desclée de Brouwer. En 2000, le Grand Dictionnaire Ricci de la langue chinoise (10.000 pages – 13.390 caractères – 300.000 expressions) est publié.

Cependant, si le dictionnaire chinois-français marque un axe essentiel de sa vie culturelle, ses nombreux ouvrages et articles de spiritualité témoignent qu’il était loin de ne faire que cela. C’est dans le courant des années soixante-dix que sa réputation d’écrivain et de directeur spirituel se confirme et s’étend. Il continuera ce travail au cours des décennies suivantes, entretenant une correspondance suivie avec des amis du monde entier. Auteur de plus de vingt-cinq livres et de plusieurs dizaines d’articles de théologie spirituelle parus et traduits en chinois, français, anglais, espagnol, portugais, italien, allemand, hollandais et russe, il fut toute sa vie un écrivain prolixe et un infatigable prédicateur de retraites. « Ceux qui l’ont connu, ont pu apprécier la vigueur de son optimisme et l’ouverture confiante de son discours ».

Il nous a quitté le 9 décembre 1998.

François et Georges Raguin