Alexandre Yersin découvre le bacille de la Peste

En 1894, un jeune médecin de l’équipe de Louis Pasteur débarque à Hong Kong. Sans le sou et isolé, il travaille dans des conditions difficiles et parvient à une découverte capitale : l’identification du bacille de la Peste ! Alexandre Yersin, médecin et humaniste, vient d’entrer dans l’Histoire…

En France dans les années 1880, le jeune Alexandre Yersin travaille sur la tuberculose et la diphtérie, sous la direction du docteur Emile Roux, l’un des plus proches collaborateurs de Pasteur. Promis à un avenir brillant dans les laboratoires français, il décide, brusquement, de partir vers de nouveaux horizons. Il est happé par le large et devient médecin pour la compagnie des Messageries Maritimes avant de rejoindre le Corps de santé militaire des colonies.

En 1894, une terrible épidémie de Peste frappe la Chine. Alexandre Yersin revient à la bactériologie et s’installe à Hong Kong. Sans le sou et isolé de la communauté scientifique britannique, il emménage dans une paillote de fortune aux alentours de Kennedy town. Il travaille dans des conditions déplorables et parvient, en quelques jours, à une découverte incroyable : il isole le bacille de la Peste ! La lettre qu’il adresse à sa mère, en 1894, mérite d’être reproduite en intégralité tant c’est un témoignage intéressant de la vie du chercheur à Hong Kong.

Chère Maman,
Je suis sûr que tu dois être un peu anxieuse de recevoir cette lettre, me sachant dans un endroit où l’on n’irait pas précisément faire aujourd’hui un voyage d’agrément ! Après être resté quelques jours à l’hôtel, je me suis fait construire une paillote à côté de l’hôpital des pestiférés et j’ai établi là mon domicile et mon laboratoire. Tout cela n’a pas été sans peine et si je n’avais pas eu le bonheur de découvrir un brave missionnaire catholique qui a bien voulu m’accompagner partout et me servir d’interprète, je ne sais pas comment je me serais tiré d’affaire ! Le missionnaire s’appelle le père Vigano ; Voilà 30 ans qu’il réside à Hong Kong aussi il connaît tout le monde. J’ai déjà pu étudier une douzaine de cas et il ne m’a pas été difficile de retrouver le microbe qui pullule dans le bubon, dans les ganglions lymphatiques, la rate etc. C’est un petit bâtonnet un peu plus long que large et qui se colore difficilement. Il tue les souris, les cobayes avec les lésions de la peste. Je le retrouve toujours ; Pour moi il n’y a pas de doute. J’envoie à l’institut Pasteur par ce courrier un certain nombre de petits tubes scellés contenant de la pulpe de bubons de peste. On va pouvoir donc commencer à Paris l’étude de la maladie. Ici je suis très limité dans mes expériences car mon laboratoire est fort mal monté.

Hong Kong est une ville très pittoresque, bâtie au bord de la mer sur le flan d’une montagne abrupte de 600 mètres, les maisons sont étagées jusqu’au sommet. La population chinoise est de plus de 200.000 âmes. Elle est aujourd’hui réduite de moitié à cause de l’émigration provoquée par la peste. On est en pleine saison des pluies, il tombe de vrais déluges d’eau et à la suite de chacune de ces violentes averses, il y a un redoublement de l’épidémie. La mortalité est très forte, 95% des cas. Jusqu’à présent 3 Anglais seulement ont été frappés. Je ne compte pas les Portugais, il y en a beaucoup plus. Je tâcherai un de ces jours de faire une petite photographie de ma paillote avec moi devant et je te l’enverrai. Je continue à me très bien porter, un peu fatigué seulement, car étant seul je dois suffire à tout. J’aurais encore bien des choses à te raconter, mais il y a deux cadavres qui m’attendent, et ces Messieurs sont pressés paraît-il d’aller au cimetière.

Adieu chère maman, lave-toi les mains après avoir lu ma lettre pour ne pas gagner la peste !

Ton fils aff.

A. Yersin

La sérothérapie anti-pesteuse est mise au point avec succès dans les deux années qui suivent. La carrière scientifique de Yersin est définitivement lancée mais son amour pour l’Extrême-Orient le pousse à nouveau à mettre cap vers l’Indochine. Il fonde l’Institut Pasteur de Nha Trang, au Vietnam, et poursuit un brillant parcours de médecin mais aussi d’humaniste et d’explorateur…

Le 1er mars 1943, Alexandre Yersin meurt à Nha Trang, il a 79 ans. Le professeur Noël Bernard rédige alors une nécrologie émouvante et passionnée qu’il conclue ainsi : « Son destin a été d’acquérir à 30 ans une notoriété mondiale, de recevoir les plus hautes distinctions, d’être investi des fonctions les plus honorifiques. Il disparaît au moment où des évènements sans exemple dans l’histoire des hommes bouleversent le monde, et la nouvelle de sa mort, prend une place, à travers les angoisses de l’heure, aux premiers rangs de l’actualité ».

François Drémeaux

  • Source : La Presse Médicale, 1er mai 1943, n°17, rubrique nécrologie par Noël Bernard
  • Crédit photo : Institut Pasteur