Mémoire de lecture : Vingt-Cinq ans d’Indochine et de Yunnan Souvenirs (1919-1943)

Maurice Lécorché – Editions Édouard Privat & Cie., Toulouse 1950
Ancien Inspecteur Général de l’Exploitation de la Compagnie Française des Chemins de Fer d’Indochine et du Yunnan

C’est souvent par hasard que se construit le destin des hommes, et l’histoire de Maurice Lécorché n’échappe pas à la règle. Démobilisé le 12 novembre 1918, il reprend son service à la Compagnie des Chemins de Fer du Midi. Au début de l’année 1919, il rencontre un de ses copains de lycée qui lui renseigne un poste de Sous-Directeur au Chemin de Fer du Yunnan. Après les entretiens d’usage, il est engagé, et vers la mi-juin, en route pour l’Extrême-Orient. C’est une carrière de vingt-cinq ans au service de la Compagnie Française des Chemins de Fer d’Indochine et du Yunnan qui commence. En 1937, il sera même titularisé aux fonctions de Directeur de l’Exploitation. En 1943, par suite d’une mésentente avec son Directeur Général, il est brutalement remercié mais la guerre en Europe l’empêche de rentrer en France avant la fin de l’année 1944.

Son livre est une chronique souvenir de l’exploitation de la ligne du Yunnan de 1919 à 1944. Homme d’action prêt à braver tous les dangers, il ne passera pas son temps dans les bureaux mais plutôt sur le terrain dormant souvent dans sa voiture de service. Dans les premières pages du livre, il décrit directement son premier contact avec la Chine. Il est dans le train à Hokéou, et dit « On est en Chine et on s’en aperçoit immédiatement : désordre et confusion après ordre et discipline. La population loqueteuse, qui a envahi les quais de la gare, dévisage les ‘diables d’étrangers’ qui attendent le départ du train ».

La partie chinoise de la ligne part d’Hokéou, frontière avec le Tonkin, et rejoint après un trajet de 464 kilomètres la ville de YunnanFou située à 1883 mètres d’altitude. Les principales étapes de la ligne qui sont aussi des gares importantes sont Lahati, Tche Ts’ouen, Kai Yuen, Pan Ki, Yi Leang, et Yunnan Fou bien sûr. Le col de Chouei Tang culmine à 2028 mètres, impressionnant dénivelé puisque la ville d’Hokéou se situe à 89 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer. Avant l’utilisation des michelines, le voyage à partir de Hanoï prenait trois jours. Techniquement, la ligne est dite mètrique parce que l’écartement de la voie ne fait pas plus d’un mètre.

Même après la fin des travaux, ponts et tunnels doivent être consolidés, et régulièrement restaurés car par suite de la nature ingrate du terrain qui est en mouvement, des lézardes se produisent fréquemment dans les maçonneries. Des inondations transforment la voie en torrent, des tronçons limitent la vitesse du train à 5 kilomètres à l’heure, « une vitesse d’escargot bien portant », par suite du rayon extrêmement serré de certaines courbes. Il faudra plus de vingt ans d’exploitation pour arriver à une stabilité relative des ouvrages.

Le train transporte des voyageurs mais est aussi largement utilisé pour le transport de marchandises qu’elles soient d’origine agricole, ou minière comme pour l’etain, une des richesses de la province. A l’époque au Yunnan, c’est encore le Moyen-âge, quand le montagnard souffre de la famine, il va prélever sur le paysan de la plaine ce dont il a besoin ; c’est une forme de brigandage. D’autre part, les révolutions de palais ont pour résultat de faire prendre la brousse à des soldats révoltés qui deviennent de véritables pirates. En 1919, les communications intérieures de la province sont quasi inexistantes, les seuls moyens de transport sont la chaise à porteur, le cheval ou le mulet, ce qui ne permet pas une répression efficace de la piraterie.

L’auteur parle aussi de ses relations avec les personnalitès chinoises qui sont très cordiales, le banquier Wang par exemple qui possède une des plus grosses fortunes du Yunnan. Son yamen abrite un nombre insoupconné de serviteurs avec leurs parents, et les parents des parents. « On se croirait en pleine féodalité » dit-il. A partir de 1923, de nombreux complots entre chefs de bande rivaux, anciens généraux de l’armée régulière tombés en disgrâce provoquent des troubles. Des bandes armées sillonnent sans arrêt la province. Un train de marchandise déraille sur des blocs placés intentionnellement sur la voie. Les responsables de la ligne ne se déplacent plus sans escorte. Les pirates n’hésitent pas à les enlever et à les détenir en otages tant ils espèrent les échanger contre rançon.

En 1911, la République de Chine a été proclamée sous l’impulsion de Sun Yan-Sen mais à partir de 1921, l’opposition active des communistes commence à grandir partout dans le pays. Au Yunnan, de nouveaux troubles se produisent, et en décembre 1926, Tang Ki Yao fonde le Min Tcheu Tang ou Parti Démocratique. Sa proclamation interpelle, elle dit en autre avoir pour but de faire exercer la souveraineté par le peuple, d’appliquer le suffrage universel direct, de propager l’instruction primaire, d’encourager l’étude des sciences, d’établir le régime du prolétariat, d’apaiser la lutte entre le capital et le travail, d’imposer l’impôt sur le revenu. Elle veut aussi abolir ces fameux « traités inégaux ».

A Mong Tseu, en 1927, les communistes lancent un manifeste en plein mouvement xénophobe pour l’anniversaire de l’humiliation nationale du 9 mai 1916. Aux cris de « Vive la révolution nationale », et « Vive la révolution mondiale », ils disent se battre contre la puissance financière et l’impérialisme anglais ainsi que japonais, les Français ne sont pas visés. C’est à cette époque que la monnaie Yunnanaise commence à s’effondrer. Le Chemin de Fer est obligé d’instituer des surtaxes sur tous les transports, et le parti nationaliste utilise ce prétexte pour mener une campagne acharnée contre la Compagnie. Tchang Ki Yao, devenu Gouverneur meurt subitement. Ses successeurs sont en conflit pour obtenir le pouvoir. C’est une pèriode particulièrement troublée qui oblige Maurice Lécorché à évacuer toutes les familles des agents européens sur le Tonkin. La défense s’organise, des créneaux sont percés dans les murs d’enceinte des cités, des chevaux de frise sont mis en place, des postes de guet installés.

Au cours de l’année 1930, les attentats contre le Chemin de Fer, ses agents, et ses installations vont s’intensifier. Des agents sont blessés, des trains attaqués. C’est le « Far West ». Les gens voyagent sans billets, et les contrôleurs sont impuissants à se faire payer. Au cours des quatre derniers mois de 1930, les communistes s’agitent à nouveau. En décembre pourtant, un général effectue des missions contre les pirates dans la région des lacs, Il obtient la soumission des bandes les plus importantes, et anéantit les autres. Des têtes sont coupées, et exposées publiquement comme le veut la tradition. En 1931, la piraterie est en régression.

En juin 1932, se crée à Yunnan Fou un mouvement anti-français, et de violentes campagnes de presse sont dirigées contre le Chemin de Fer, mais les agitateurs s’en tiennent aux discours, et ne passent pas aux actes. Le premier trimestre 1935 est entièrement occupé par l’invasion des communistes. « Les rouges s’étaient divisés en deux groupes, dont le plus faible avait attiré les troupes régulières sous les murs de Kouei Yang pendant que le plus fort, profitant de ce que les frontières du Yunnan étaient dégarnies, piquait droit sur la capitale ». Ce sont des jours de fièvre à Yunnan Fou. La ville se prépare à la résistance mais finalement les rouges s’éloignent pensant que la ville est fortement défendue. Le généralissisme Tchang Kai Chek arrive alors par avion à Yunnan Fou pour une visite de reconnaissance d’une dizaine de jours.

En Octobre 1938, le blocage des communications Hong Kong – Canton, et finalement la chute de cette place confèrent un rôle primordial aux voies indochinoises, et une importance prépondérante à la ligne du Yunnan. Pendant les premiers mois de 1939, le Chemin de Fer arrive difficilement à transporter toutes les marchandises qui débarquent à Haïphong. Le personnel est sur les dents, le matériel roule sans arrêt. En France, c’est la mobilisation générale à la suite du pacte germano-soviétique. Après un bref congé en France, Maurice Lécorché rentre en Indochine pour son dernier contrat.

La situation au Yunnan est dominée par le conflit sino-japonais, et les incursions aériennes fréquentes paralysent l’activité de la capitale. Tchang Kai Chek qui a finalement établi son gouvernement nationaliste à Tchong King s’empare de l’économie du Yunnan (l’étain, et l’argent des taxes). Des troupes nationalistes armées y sont envoyées. Dès le début 1940, la ligne du Yunnan est soumise à de violentes attaques de l’aviation japonaise. Des ponts sont atteints, et les explosifs sont stockés dans les gares.

L’entrée des japonais au Tonkin va rendre plus délicate encore la situation de la Compagnie du Yunnan. En fin 1943, Maurice Lécorché, de retour à Hanoï, se présente au bureau du Directeur Général pour s’entendre dire que son contrat ne sera pas renouvelé, et qu’il est tout simplement licencié. L’aventure se termine. Le 30 octobre, il réunit ses chefs de service pour leur faire ses adieux. « Entrevue particulièrement émouvante » reconnaît-il. C’est plein d’amertume qu’il dit « Me voici relégué à la vieille ferraille, sans plus de considération ni d’égards qu’on en a pour un vieil outil qui a cessé de plaire. » Il doit alors attendre la fin de la guerre pour rentrer en Métropole. A 59 ans, il va prendre une retraite bien méritée la tête enrubannée de souvenirs inoubliables auxquels il ne peut s’empêcher de penser avec plaisir mais aussi avec regret.

En 1948, c’est avec tristesse qu’il regarde l’Indochine : « Ce pays, dit-il, qui, à l’armistice pouvait être l’un des plus riches du globe, a, par la faute de fous, d’illuminés, d’arrivistes, de pirates et d’imbéciles, été plongé dans le drame le plus sanglant qu’il ait jamais connu. » Et ce n’était qu’un début…

Michel Nivelle